La Chimère, chapitre I

Ma fille avait planté toute l’intensité de son regard si vert, si clair dans le mien et, à genoux face à moi qui gisais assis, elle me tenait les mains. Peut-être pensait-elle que j’avais besoin de ça pour garder mon attention sur ce qu’elle venait de me dire. Son air sérieux seul était en soit suffisamment inquiétant, elle habituellement si joyeuse, pour tenir tout ce qu’il restait de mes facultés intellectuelles en éveil. Les mots qu’elle venait de prononcer, encore plus.

« Qui est la Chimère ? » m’avait-elle lancé à mi-mot.

En premier arrivèrent les questions. Comment avait-elle eu connaissance de ça ? Qui lui en avait parlé ? N’aurais-je pas détruit toutes mes notes ? Avait-il parlé ? Serait-ce possible…

Puis je fus submergé malgré moi, mon esprit remonta des eaux sombres de mon inconscient les souvenirs. Ils étaient nombreux, précis et bien trop angoissants pour une seule personne.

Au milieu du mois de juillet 1935, au cœur d’un Paris étouffant, mon ami et collègue Jean Seguis et moi-même reçurent un courrier de la Société Anonyme des Aciéries d’Angleur, division des Charbonnages Belges. Ils requéraient, dans des termes pressants et inhabituels, notre présence pour l’étude d’une chose étrange qu’ils avaient trouvée lors du creusage d’un nouveau puits. Les termes « étranges » et « indéfinissable » nous empêchèrent d’en déterminer la teneur de cette découverte. Notre curiosité bien humaine piquée à vif, autant que notre ego d’experts en vieilles breloques et la possibilité d’être les inventeurs d’un nouvel élément de notre Histoire nous poussèrent à immédiatement effectuer les préparations nécessaires à notre voyage.

Une semaine plus tard nous fûmes reçus tôt dans un petit café anonyme de Boussu, loin des sièges, hors de tout cadre officiel dont les compagnies d’exploitation pouvaient disposer. Un fait dont nous étions coutumiers, souvent lié à l’étrangeté des trouvailles et à la peur des dirigeants de voir leurs affaires s’étaler à le une de quelques journaux nationaux. Deux hommes dont les noms m’échappent désormais vinrent à notre rencontre, le premier – âgé, nerveux et tiré à quatre épingles – agitait tout un tas de documents qu’il nous fit signer, notamment le nécessaire concernant la confidentialité de ce que nous allions voir et étudier. L’administratif dûment signé, il nous laissa entre les mains du second – trapu, les mains encore sombres de son travail, au regard épuisé, presque apeuré – dont la tâche était de nous conduire loin sous la surface du sol.

La descente fut longue, difficile et je ne pus retenir des pensées admiratives pour ces hommes qui travaillaient quotidiennement en ces lieux. Jean, bien plus à l’aise sur la mer que sous la terre, était livide aux lueurs sourdes des quelques lampes que nous avions. Nous dûmes finir les quelques dernières centaines de mètres seuls, notre guide s’était tétanisé sur place, fixant la galerie au loin, le visage fermé, sourd à nos invitations à poursuivre ensemble.

L’étrangeté des lieux que nous découvrîmes nous permit de rapidement comprendre pourquoi la société de charbonnage souhaitait voir cet objet disparaître de là, pourquoi les mineurs étaient pris de craintes superstitieuses à sa vue. Outre ce couloir aux dimensions parfaites et composé d’une obsidienne noire impossible à trouver naturellement sur ces terres et outre cette grande salle à la taille inhumaine sur laquelle il débouchait au bout d’une volée de pas ; cette structure n’attendait pas d’être découverte par le hasard d’un quelconque coup de pioche, elle semblait s’être mise sur le chemin même de la galerie.

En son centre, au sol, était l’objet de notre voyage : un cube d’une vingtaine de centimètres, d’un blanc-gris uniforme, que même les ténèbres ne semblaient pas pouvoir atténuer. Jean se chargea de le glisser avec soin dans un sac doublé, non sans un visage emplit d’étonnement lorsqu’il le manipula. Mon esprit était abasourdi par tant d’inconnu qu’il en décida spontanément de faire abstraction de toutes formes de réflexion durant notre voyage de retour à la surface du monde humain.

Cet objet était tant insolite que d’un accord commun avec Jean, nous décidâmes de rentrer immédiatement sur Paris pour en débuter l’étude. C’était la première fois, tant de part notre mémoire que de celles de nos confrères archéologues nous semblait-il, qu’une relique d’une telle nature était découverte. En Belgique, comme en France, nous nous attendions à trouver quelques sépultures ésotériques aux teneurs Celtes, voire plus anciens encore, mais pas un objet se démarquant de tout ce qui nous était connu de part sa simplicité apparente.

Jean conserva dans ses bagages le cube durant tout le trajet du retour, par train. Ce dernier, détendu comme à son habitude, en profita pour pratiquer l’une de ses passions personnelles : la collecte d’articles de presse des faits étranges qui sévissaient dans la capitale parisienne. « Le mystérieux s’est hasardé au grand jour ! » déclamait-il souvent lorsque, par fierté, il était satisfait d’avoir découvert un de ces nouveaux faits, et il semblait destiné à en percer les secrets.

Chapitre 2, partie 1

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