La Chimère, chapitre II, partie 1

Vendredi 2 août 1935

Notre cabinet d’études en objets historiques et souvent singuliers avait acquit en quelques années seulement une forte notoriété. Cela tenait essentiellement à notre capacité à travailler ensemble, à Edme et moi-même, dans un mouvement presque chorégraphique : je prenais les premières mesures, il en conservait les traces dans ses nombreux carnets ; j’effectuais des recherches historiques ou scientifiques, il en extrayait la substance ; je réalisais quelques expériences, il veillait à ce qu’aucune de mes observations, aucun des résultats n’échappent au phonogramme ; enfin, lorsque mon imagination n’avait plus rien à offrir, il proposait de nouvelles pistes d’étude.

Ce matin, nous étions fébriles à l’idée d’avoir enfin découvert quelque chose d’inconnu de la communauté historique et scientifique. Ce n’était pas l’idée de voir nos noms apparaître dans un quelconque manuel d’histoire qui nous galvanisait de la sorte, mais celle d’avancer en terra incognita. Un rêve insensé que nous partagions sans jamais l’évoquer.

« Est-tu prêt ? lançais-je à Edme en me tournant vers l’établi.

— J’ai assez de carnets et de crayons ici pour conserver toute ta psychanalyse afin d’éclairer les générations futures sur l’étrangeté que tu es Jean ! répondit-il sur le ton amusé de ses bons jours.

— Tu te passionnes trop pour ce professeur… J’ai oublié son nom, disposant devant moi différents outils.

— Professeur Carl Jung. J’ai eu l’occasion de le rencontrer lors d’une conférence à Londres où il exposa ses théories sur l’inconscient collectif. Il était passionné et tu sais ô combien c’est contagieux.

— Ce sont des balivernes, selon moi. Il n’y a rien de mieux que le ballottement des vagues et le gout du sel de l’océan pour rendre la raison à tout homme égaré. Mais avant que nous ne nous perdions encore une fois dans un interminable débat mon ami, je vais commencer l’étude de notre…

— Cube ?

— Oui. Ça ira. Notre mystère du moment est donc un cube d’apparence parfaite. Il est d’une teinte blanc-gris. Je souligne que l’intensité de cette teinte reste identique quelle que soit la luminosité ambiante ainsi que… »

Je dirigeais plusieurs faisceaux de lumières colorées avant d’en constater l’inefficacité.

« Sa complète indifférence à quoi que ce soit par ailleurs, dis-je dans un soupir d’insatisfaction. Je l’ai éclairé avec différentes lumières colorées, sa teinte reste invariablement d’un gris clair. J’ajouterais enfin sur ce sujet qu’il continu à garder cette même apparence même dans le noir de la nuit, comme nous avons déjà eu l’occasion de le constater.

« Au toucher, il n’est ni froid ni chaud même en maintenant le contact quelques instants. Sa surface, toujours aussi blanche…

— Cela t’agace, interjeta Edme.

— De ne rien piper à comment il peut garder cette satanée couleur même de nuit ? Oui ! Je continu. Sa surface est extrêmement lisse, presque glissante à saisir. J’ai d’ailleurs eu quelques difficultés à le prendre en main lorsque nous l’avons récupéré. »

Je pris une règle finement graduée et entrepris la mesure des différentes arrêtes, constatant qu’elles étaient bien toutes identiques en longueur. Puis je me servis d’un petit instrument en forme de L pour m’assurer que chacun des angles formés par les facettes soient bien des angles droits.

« Il mesure vingt centimètres et six millimètres d’arrête. Je viens de vérifier chacune d’elles, elles sont toutes identiques. Également, chacun des angles que forment les faces sont des angles droit. C’est un cube parfait. »

Non sans manquer de le laisser s’échapper, je le plaçais alors sur une petite balance dont j’ajustais le contre-poids avec précision.

« Il pèse quatre-cent-douze grammes. Il m’avait paru plus lourd lorsque nous sommes rentrés de Belgique.

« Vu qu’il ne s’agit pas d’une statuette Inca d’un dieu encore inconnu et encore moins un bâton de sorcellerie destiné à des rites effrayants, il n’y a pas grand chose de plus à en dire. Il reste notamment tout un ensemble de questions sur lesquelles nous devrions travailler, comme de quels matériaux est-il composé pour être aussi lisse, comment lesdits matériaux peuvent-ils être complètement indifférent à la lumière ambiante et dispose-t-il d’une source d’électricité qui lui soit propre pour conserver cette luminosité dans le noir ?

« Au final, nous ne savons rien si ce n’est que nous avons là…

— Le plus gros dé lumineux que rien ne peut éteindre. Les tripots vont se l’arracher !

— S’en est trop, tu me désespères. Cette chose me désespère. Cette ville aussi. Et j’ai faim. Allons manger quelque chose sur les quais, qu’en dis-tu ? Il est trop tard pour contacter l’université aujourd’hui. Je le ferai lundi.

— Avec joie ! » s’exclama-t-il joyeusement, refermant son carnet désormais noirci de notes et d’esquisses.

Dimanche 4 août 1935

Le dimanche était toujours un moment un peu particulier que je me réservais à moi-même. Tout au long de la semaine, j’amassais les quotidiens dans un coin de mon salon afin de pouvoir les dépouiller minutieusement ce jour-là. La rubrique des faits divers était celle qui absorbait le plus mon attention. Je les parcourais l’une après l’autre à la recherche d’événements mystérieux. Cela pouvait aller de la simple disparition de personne à la plus profonde superstition parisienne, en passant bien entendu par l’agissement de différents groupuscules secrets aux intentions viles. Et ce que j’aimais par-dessous tout, c’était de percevoir par-delà ces événements étranges la vérité nue de la société humaine.

Ce dimanche-ci fut décevant. L’été battait son plein et l’actualité nationale tant que locale semblait s’être effacée au gré de la chaleur estivale. Seule une personne disparue et dont la famille faisait publier un filet dans plusieurs quotidiens depuis plusieurs jours semblait digne d’intérêt. Cependant, les faits divers relataient déjà qu’un corps avait été repêché dans la Seine la nuit passée. Je devrais donc me contenter d’une journée paisible le long des quais pour profiter du clapotis de l’eau, ce qui me paraissait toujours ironique tant que l’on oublie pas que les armes de Paris contiennent une nef.

Chapitre II, partie 2

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