La Chimère, chapitre II, partie 3

« Il n’est plus là ! » me suis-je mis à crier en me réveillant. Je suis en sueur. La nuit est encore là, sombre. L’horloge sonne les trois heures. Je dois savoir, je dois vérifier ! J’enfile prestement mes vêtements de la veille et je sors en claquant la porte. Mes pas résonnent dans les rues de Paris que je traverse en toute hâte. Une voiture m’éblouie, je bouscule un passant venant face à moi, il ne me regarde pas et continue son chemin, hagard. La pluie tombe, l’odeur chaude du sol remonte, le phare chasse l’obscurité. J’arrive, d’un trait je monte à l’étage, je me précipite dans l’étude, les portes sont ouvertes. Il est là.

« Elle le veux, Elle va venir le prendre, je dois le protéger, l’emporter en sécurité, le cacher ! » Je me saisis du Cube, il est si petit et léger, je le glisse dans un petit sac que je mets en bandoulière. Des effluves d’air marin me parviennent, j’entends des mouettes. Je me mets à courir dans les rues, mes pas font un bruit insupportable. Je sens une présence. Je me retourne mais rien. Je dois courir, je manque de glisser sur les pavés humides. Elle est là.

« L’océan, il faut que je regagne l’océan. J’y serai en sécurité. » Je monte dans un train, il siffle, il s’ébranle et gagne rapidement en vitesse. La campagne défile à toute allure. La ville s’étiole au loin. Paris n’est plus.

« !!! » hurle mon esprit. Elle est là. Je me plaque contre la paroi du wagon-bar, tétanisé. Elle passe lentement, cette chose sombre, dans un silence mortel, presque translucide, chaque seconde semble durer une vie, ses contours luisent doucement, ce calme, je me sens rassuré, cette chaleur, je m’assoupis… Le train vacille, je prends conscience du danger, je m’élance vers la porte. Elle me voit.

Je sors de la cabine. Je suis sur le pont. Le vent me frappe, l’orage déchire mes oreilles, la grêle me frappe. Je crie des ordres, les hommes se précipitent. Il ne faut pas sombrer, pas encore, plus loin, plus loin. Elle dans l’air, elle est la mer, elle est en colère. La coque grince, gronde, se rompt. Je tombe dans l’obscurité glaciale des fonds marins.

J’erre dans le dédale de pierres, une cité engloutie, ancienne. Je vois défiler des ombres, elles tentent de me saisir, elles m’appellent par mon nom, elles savent des choses sur moi… Je fuis ! Je cours mais je n’avance pas, je n’arrive plus à me mouvoir, je suis pris au piège, la peur me saisis à la gorge. Le sol soudain m’avale, je me noie, je chois. Longtemps. J’heurt le sol sans un bruit.

Je suis dans une immense pièce, d’immondes divinités me scrutent des ombres. Je ne ressens aucune crainte. L’épuisement me gagne, mes jambes semblent lourdes, glacées. Ma besace pèse sur mon épaule, je la pose au sol. Mes bras me permettent tout juste de déposer le cube sur un pilier de marbre aux bas-reliefs étranges. Il m’éclairera durant mon repos. Je m’allonge sur un banc aux mesures disproportionnées. J’entends au loin le remous d’une hélice. Je m’endors.

J’ai toujours rêvé de cette petite maison de campagne en vieilles pierres avec une vue insaisissable sur l’océan. La présence des éléments m’a toujours apaisée. Ici, la lumière est plus vive, l’air est chargée d’embruns et l’on entend le ressac et le bruit des galets qui roulent en permanence. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir toujours été là, à juste profiter du temps qui passe, à le sentir glisser sur mon corps et mon âme. Jusqu’à l’usure.

Ce soir, après une belle journée à marcher le long des vagues, alors que j’ai rejoints ma couche, l’obscurité m’enveloppe. Elle est là, cette douce forme sombre et lumineuse. Elle est là, pour moi, cela a toujours été. Elle s’approche doucement. Je ne ressens aucune crainte, aucun regret, aucune amertume. Je vais enfin pouvoir discuter avec Poséidon. Je m’endors pour la dernière fois.

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